Le village de Menilles est situé dans la vallée de l’Eure, deux ou trois kilomètres en aval de Pacy sur Eure. Il fut l’un des principaux centres de la viticulture normande, moins pour son étendue que pour la réputation des vins qu’on y faisait.
Pacy et Menilles sur la carte de Cassini
Des vignes sont citées bien avant 1100, et un aveu de 1450 montre que Jehanne de Menilles possédait, en autres biens, un « pressoir à ban (…) trois arpents de vignes (…), un arpent de pré, trois cents acres de terre, qui en temps paisible, se labourent partie en vigne, partie en blés.» Bien plus tard, le cadastre de 1827 fait apparaître une plantation de vigne de 45ha dont 30ha de première classe, qui produisait un vin jugé de bonne qualité - au moins par comparaison avec les autres productions locales - et montrait, comme partout ailleurs, la domination du vin rouge avec environ huit fois plus de raisins noirs que de raisins blancs. Autour des années 1870, la production en année moyenne était proche de 20 hectolitres à l’hectare. A cause de sa qualité, le vin de Menilles a longtemps servi de référence pour les transactions qui se faisaient dans les villages des alentours. En 1705, il valait 40 livres le muid, prix plus élevé que ceux pratiqués ailleurs. Au milieu du XVIIIè siècle, dans la seule paroisse de Menilles il se vendait pour 150.000 livres de vin, une somme des plus considérables. Plus tard, le Dictionnaire des communes de l’Eure paru au XIXè siècle précise que Menilles produit des vins d’un cru « estimé ». Mais ne nous trompons pas, si estimé qu’il fut, ce vin n’avait rien d’un Bourgogne ou d’un Bordeaux !
Les années 1891 et 1892 sont un excellent exemple des difficultés de la viticulture normande, exposée à un climat peu favorable , parfois même hostile. En 1891, le rendement de la récolte à Menilles a été de 14 hectolitres à l’hectare, l’année suivante il était seulement de 4 hl à cause d’un été pourri. Ces mêmes années le vin était vendu 75 francs l’hectolitre en 1891, et seulement 50 l’année suivante à cause de sa mauvaise qualité. Un rapide calcul donne donc un revenu de 1050 fr la première année et de 200 fr la seconde. Il est évident que de telles différences de rendement et de prix, liées à l’irrégularité du climat, rendent la culture de la vigne difficile et peu rentable en Normandie.
Et pourtant ce n’est pas parce que les vignerons travaillaient mal : visitant le vignoble vernonnais vers 1860, un célèbre œnologue de l’époque lui donne le meilleur des satisfecit : « il est impossible de voir des vignes plus belles et mieux tenues que celles de Vernon et des environs…. Cette conduite de la vigne est parfaite.» A Menilles, par exemple, on tirait de la terre argileuse du plateau qu’on mélangeait à du fumier et on déposait cet amendement au pied de chaque cep. Les vignes étaient épierrées , les cailloux ainsi retirés étaient disposés en tas qui, depuis, ont fait le bonheur des cantonniers pour remblayer les chemins de campagne.
Comme dans toute la vallée de la Seine et de l’Eure dans la région de Vernon, la décadence du vignoble de Menilles commence dès la Révolution. Le déclin est d’abord assez lent puis s’accélère à partir de 1850. Certes, dans le canton de Pacy-sur-Eure on cultive 133 hectares en 1853 et encore 106 en 1868 (soit quand même une baisse de 20% en 15 ans!) , surtout à Menilles, mais la vigne a presque complètement disparu plus en aval de la vallée.
Contrairement au reste de la région, toute entière tournée vers la production de masse d’un vin médiocre, Menilles essaie de maintenir la qualité : en 1827 , la commune comptait encore 45 hectares, dont 30 classés en 1ère catégorie, plantés non pas en grossier Gouais mais en Néret et en Meunier, cépages bien meilleurs. Mais rien n’y fait et seuls subsistent sept hectares en 1891 sur les côtes du village avec 17.500 ceps !
C’est que dès 1870-80 « on fait son vin » et on en vend un peu, mais rares sont les véritables vignerons qui vivent encore complètement de leur vigne. En 1870, alors que la vigne était en pleine décadence, on comptait 29 «vignerons» à Menilles, mais à part pour trois d’entre eux, la viticulture n’était plus qu’une activité d’appoint - même si les autres continuaient à se qualifier de «vignerons» - comme si telle était encore leur activité principale. De plus Menilles possédait encore deux tonneliers.

L’église de Menilles conserve plusieurs témoignages du culte de saint Vincent, patron des vignerons, dont une statue du saint et ce vitrail.
Et quelle était la qualité de ce vin? Elle dépendait du climat qui est défavorable - voire hostile - une année sur deux. Certes Menilles se vantait de produire un vin de qualité - mais, soyons honnête - seulement par rapport aux vins des environs. Citons, parmi tant d’avis convergents, la remarque de Victor Adolphe Malte-Brun dans La France et ses colonies: description géographique et pittoresque (Paris, 1857, page 85) : « Les meilleurs crus sont : Château d’Illiers (Illiers-Levêque), Nonancourt, Bueil, Menilles, Port-Mort. Ils figurent parmi les plus communs de l’Empire.»
Mais que vienne un bel été sec et ensoleillé – cela arrive parfois – et le vigneron peut s’enorgueillir de son vin. Sous Henri IV, Gabriel Dumoulin, curé de Menneval (près de Bernay - Eure), écrivait dans son Histoire générale de la Normandie : « Aux cantons orientaux comme à Vernon, Pacy, Evreux et Menilles, se font de bons vins et principalement les années chaudes et sèches et passeraient bien pour du meilleur français.» Confirmation est donnée plus tard (en 1766) par l’auteur des Nouvelles recherches sur la France qui écrit : «… que quelques géographes modernes viennent dire hardiment qu’ils ne croient (sic) point de vin en Normandie, si la preuve que j’en apporte ne les satisfait pas encore, je les renverrais à l’excellent vignoble de Menilles, Vaux, Hardencourt, Ecardenville (…) paroisses situées à trois petites lieues d’Evreux, et dont le vin, en certains cantons, peut aller de pair avec celui de Bourgogne ».
Mais hélas, de telles années sont trop rares.
Les collines de Menilles, anciens coteaux à vin






